Cette étrange histoire arriva,
il y a bien longtemps, dans une petite vallée au pied d'une haute montagne,
très loin d'ici. Les habitants de cette vallée regardaient souvent vers le
sommet. Parfois , à travers une trouée dans les nuages, ils pouvaient voir
un château aux hautes murailles et aux tours sombres. Personne n'avait
même jamais songé à escalader la montagne.
Pendant des années, la vie
dans la vallée fut très agréable. Chacun vivait heureux, se nourrissant
à sa faim. Tous travaillaient ensemble aux cultures, puis aux récoltes qui
étaient abondantes. Les arbres des vergers donnaient quantité de fruits,
et les vendanges apportaient de lourdes grappes de raisin juteux. Partout
régnait la paix et la satisfaction.
Mais un jour d'été, il se
produisit un curieux événement. En venant ramasser leurs récoltes, les
villageois ne trouvèrent plus rien. Tout avait disparu. Les arbres avaient
été dépouillés de leurs fruits, et on ne put trouver un seul épi de
blé.
"Cela s'est sans doute
produit cette nuit," cria un fermier en colère.
"De sales voleurs ont tout
emporté," cria un autre en agitant sa canne. "Attendez un peu que
je les attrape!"
Des semaines durant, les
villageois essayèrent de retrouver les voleurs. Ils recherchèrent des
indices, des traces de pas, des grains tombés à terre, mais ne trouvèrent
rien. On aurait dit que les récoltes avaient disparu d'un coup de baguette
magique.
Cet hiver-là, les paysans
durent se nourrir des réserves qu'ils avaient prudemment entassées dans
leurs greniers, pendant les années d'abondance.
Au printemps suivant,
ils
ensemencèrent leurs cultures comme à l'accoutumée. Quand l'automne
arriva, la récolte s'annonçait meilleure que jamais. Chaque nuit, des
hommes montaient la garde dans les champs et les vergers. Cette fois, ils ne
voulaient pas prendre de risques.
Mais un matin, le village
s'éveilla pour s'apercevoir que tout avait encore disparu, exactement
comme l'année précédente.
"C'est de la magie!"
s'écrièrent les villageois effrayés. "Cette vallée est
ensorcelée!" Des enfants se mirent à pleurer.
"Nous n'avons rien pour
l'hiver," sanglota une vieille femme. "Qu'allons-nous faire? Qui
va nous aider?"

Soudain, un jeune garçon
nommé Jim s'avança; "donnez-moi une chance de résoudre ce
mystère," implora-t-il. "Je suis fort et pas trop bête,"
dit-il en plaisantant. Et avant qu'on ait pu l'arrêter, il quitta la place
du village et disparut rapidement dans la montagne.
Jim laissa bientôt loin
derrière lui la vallée ensoleillée. La brume des montagnes commença à
l'entourer, mais il n'avait pas peur. Il s'arrêta pour couper un bâton de
marche à un arbuste au bord du chemin. Puis, poursuivant son ascension, il
se mit à chanter pour se donner du courage.
"Je ne devrais pas
tarder à arriver au sommet," dit Jim essoufflé.
"Tu y es, mon
ami," gronda une grosse voix. Et un étrange vieillard sortit de
l'ombre.
Jim sursauta. Jamais
encore il n'avait vu un homme habillé ainsi. Il portait un bonnet sombre et
de longs vêtements flottants, ornés de pierres précieuses étincelantes et
bordés d'étranges dessins. D'une main, il tenait
une longue baguette, et sur son poignet, un gros corbeau noir était
perché. "Ce doit être un grand magicien ou un sorcier réputé,"
se dit Jim, le coeur battant.
"La nuit va tomber et
mon château est tout proche," dit le sorcier au garçon. "Viens
donc dormir chez-moi."
Jim le suivit, et ils se
trouvèrent bientôt dans l'enceinte du château.
Quand le sorcier traversa
la cour, Jim remarqua que des monceaux de nourriture y étaient empilés.
Soudain, le corbeau vola à sa rencontre et se percha sur son épaule.
"Ce sont les récoltes de ta vallée." croassa-t-il. "C'est
lui qui les vole chaque année."
"Je vais le
tuer!" cria Jim. "quand je pense qu'il nous laisse mourir de
faim!"

"Ne sois pas stupide.
Il peut te tuer d'un seul regard," dit l'oiseau. "Suis mon
conseil, en restant ici, tu apprendras ses secrets, et alors, tu pourras
conjurer ses maudits sortilèges."
A ce moment, le sorcier se
retourna. "Cherches-tu du travail?" demanda-t-il. "Si c'est le
cas, j'ai besoin d'un apprenti."
Jim accepta vite de
devenir son apprenti, en échange de leçons de magie. Par ce moyen, il
était certain de pouvoir ramener le bonheur à la vallée.
Le château était
immense, empli de trésors et d'objets précieux. Le sorcier conduisit Jim
à travers de nombreuses salles, chacune plus somptueuse que la
précédente.
Ils arrivèrent enfin à
la grande salle. Elle était si grande que Jim en apercevait à peine
l'extrémité. Des tentures pendaient du plafond et des armures ornaient les
parois. Jim avançait lentement dans l'immense pièce.
"C'est ici que le
sorcier fabrique ses filtres et ses potions," pensa Jim, le coeur
battant.
Les étagères étaient
couvertes de livres anciens, certains si gros que Jim n'aurait pu les
soulever. D'énormes bonbonnes, remplies de liquides aux couleurs vives,
bouillonnaient et sifflaient dans un coin. Au beau milieu, il y avait
un gros chaudron noir presque aussi grand que Jim.
"Puisque tu es
mon apprenti, tu dois garder mon chaudron plein à ras-bord. Et malheur à
toi si je le trouve vide!" s'exclama le sorcier, en fronçant les
sourcils.
"Je vais m'y mettre
dès maintenant," dit Jim.
"Quand ton travail
sera terminé, je t'apprendrai la magie," promit le sorcier.
Jim devint donc l'apprenti
du sorcier. Jour après jour , la tâche devenait plus dure, les heures
s'allongeaient. Mais Jim n'apprenait toujours rien de la magie.
Pendant les semaines qui
suivirent, le corbeau du sorcier devint l'ami de Jim. Depuis longtemps le
sorcier lui avait jeté un sort.
Il pouvait voler librement
autour du château, mais s'il voulait descendre dans la vallée, ses ailes
se repliaient et il devait atterrir. "M'emmèneras-tu avec toi quand tu
t'enfuiras?" demanda-t-il à Jim.
"Moi je ne suis pas
prisonnier," dit Jim en riant. "Je peux toujours rentrer à la
maison." Sur ces mots, il prit le corbeau sur son bras, et sortit par la
grille du château.
Tout à coup, il s'arrêta
net. Il avait beau forcer, impossible d'avancer.
"Tu me crois
maintenant?" dit le corbeau. "nous sommes bel et bien prisonniers
du sorcier."

En voyant que le sorcier
l'avait lui aussi ensorcelé, Jim fut plus décidé que jamais à dépasser
son maître.
Le sorcier, qui semblait
l'avoir deviné, fit travailler son apprenti plus dur encore. Le garçon
devait transporter de grandes bassines de potions magiques à longueur de
journées. Certaines dégageaient une odeur épouvantable! Jim devait porter
des livres de formules magiques jusqu'à ce qu'il ne sente plus ses bras.
Mais, le pire était de devoir tenir le grand chaudron noir toujours
rempli.
La rivière où Jim devait
puiser l'eau était très éloignée de la grande salle. Elle se trouvait
dans les profondeurs du château, et on y accédait par une enfilade de courts
escaliers de pierre. Jim transportait chaque fois deux lourds sceaux d'eau.
"Si seulement je
connaissais la formule magique qui ferait s'envoler mes sceaux,"
soupirait-il.
"Si tu connaissais la
magie," grommela le corbeau mécontent, "tu nous sortirais
d'ici." Il poursuivit : "N'as-tu jamais remarqué, mon ami, que le
sorcier ne te laisse jamais l'écouter lorsqu'il prononce ses
formules?"
"Tu as raison!"
s'écria Jim. "Il faudrait que nous arrivions à entendre les
formules magiques, et alors nous serions libres."
C'était plus facile à
dire qu'à faire. Jim et le corbeau essayèrent de se glisser en silence
derrière le sorcier, de se cacher derrière son coffre, ou sous la table.
Ils allèrent même jusqu'à lui demander de leur apprendre ses formules,
mais cela ne fit que renforcer sa méfiance. Et plus le sorcier se méfiait,
plus il faisait travailler Jim tard le soir.
Un soir, Jim était
si fatigué, qu'il ne put même pas monter l'escalier qui conduisait à sa
chambre. Il était très tard, et il s'endormit derrière le fauteuil du
sorcier. Le vieil homme ne l'avait pas vu, occupé comme il l'était à
élaborer une nouvelle potion. Par maladresse, il fit tomber un flacon de
verre, qui se brisa sur le sol.
Réveillé par le bruit,
Jim entendit avec effarement le sorcier s'adresser au balai, et entendit
nettement la formule magique que le sorcier prononça alors.
Émerveillé, Jim vit
s'agiter le balai, qui fit le tour de la pièce, et vint très proprement
balayer le verre brisé, avant de reprendre sa place.
Le sorcier ne remarqua pas
Jim, toujours caché derrière le fauteuil, et monta se coucher.
Après un long moment, Jim
grimpa les escaliers sur la pointe des pieds, tout en se répétant la
formule magique avec délice.
Jim se réveilla avant
l'aube, impatient d'essayer la formule, Mais le corbeau l'avertit: "Tu
ferais mieux d'attendre que le sorcier soit sorti, sinon il t'arrivera des
ennuis."
Après d'interminables
heures d'attente, le vieil homme quitta le château. Comme d'habitude, il
ordonna à Jim de tenir rempli le grand chaudron noir. Le corbeau s'envola
sur le toit du château, et attendit que le sorcier soit hors de vue.

Sans perdre un instant,
Jim prononça la formule magique au balai d'aller chercher de l'eau.
Alors, deux longs bras
poussèrent sur le balai et saisirent les sceaux. Le balai traversa la
grande salle, puis descendit les escaliers jusqu'à la rivière.
Émerveillés, Jim et le corbeau le suivaient.
Le balai était si rapide
que, bientôt, le chaudron fut rempli à ras-bord. Mais il continuait à
apporter des sceaux d'eau et encore des sceaux d'eau, tant et si bien
que l'eau se mit à déborder et à couler sur le sol.
"Vite!" cria le
corbeau. "Arrête-le, arrête-le tout de suite."
"Je peux pas!"
dit Jim, affolé. "Je ne connais pas la formule pour l'arrêter."
Et le balai continuait à
apporter de l'eau, toujours de l'eau, et à la verser dans le chaudron.
Maintenant, la pièce
était inondée, des livres et des papiers flottaient sur l'eau qui montait
toujours. Puis les tables et les chaises, emportées par le courant, se
mirent à tourbillonner.
Ne sachant que faire, Jim
saisit une hache et fendit en deux le balai. Alors, horrifié, Jim vit les
deux moitiés attraper d'autres sceaux et partirent ensemble chercher de
l'eau.
Bientôt, l'eau
déborda de la grande salle, et ruissela dans les escaliers, jusque
dans la cour du château.
Mais à ce moment précis,
le ciel s'assombrit, et on entendit un fracas terrible, comme le tonnerre.
Puis une grande ombre s'avança sur Jim et le corbeau.

C'était le sorcier. Il
était revenu, et sa colère produisit une véritable tempête illuminée
d'éclairs. Il hurla une de ses formules magique pour arrêter les balais,
et un vent glacial traversa la grande salle.
Et tout à coup, chaque
chose se retrouva à sa place.
Peu à peu, Jim se mit à
sourire car, dans sa colère, le sorcier avait prononcé les mots qui
permettaient de rompre les sorts. Après si longtemps, il les connaissait
enfin.
"Donne-lui une bonne
correction!" cria le vieil homme en colère au balai. Mais, alors que
le balai allait s'abattre sur Jim, celui-ci prononça les mots qu'il venait
d'apprendre, et le balai retourna dans son coin.
Maintenant, je sais
comment faire pour que les choses m'obéissent," s'écria Jim
joyeusement, "et c'est vous qui me l'avez appris, Sorcier. Vous ne serez plus longtemps maître ici." Jim sautillait sous le nez du
sorcier. "Vos sales formules n'auront bientôt plus aucun effet."
Le corbeau effrayé, alla
se poser sur une poutre.
Le sorcier sourit
méchamment et, se penchant vers Jim, lui murmura à l'oreille:
"J'admets que maintenant tu connais mes secrets, rusé comme tu l'es.
Tu es sans doute le meilleur apprenti que j'aie eu."
En entendant cela, Jim
pensa que le sorcier regrettait peut-être ses mauvaises actions.
"Fais attention au
sorcier, méfie-toi!" cria le corbeau.
En un éclair, le sorcier
se transforma en ours féroce. D'un coup de patte, il jeta Jim par terre.
Poursuivi par l'ours, Jim
essaya de se cacher sous le fauteuil du sorcier, mais l'ours l'envoya rouler
d'une pichenette.
Jim se retrouva bloqué
dans une encoignure de la pièce. Le corbeau le rejoignit du plus près
qu'il put. "Transforme-toi en serpent, les ours ont horreur des
serpents," lui cria-t-il.
Jim avait si peur, qu'il
faillit oublier les formules magiques.
Mais d'un mot, Jim se
transforma en serpent, et se mit à ramper vers l'ours. En un éclair,
l'ours se changea en aigle le saisit dans ses griffes acérées.
"Transforme-toi,
transforme-toi," lui cria le corbeau.
En un clin d'oeil, Jim se
transforma en chat sauvage, hurlant et crachant.
Il bondit pour attraper
l'aigle mais celui-ci, plus rapide, s'envola, et le chat ne put que lui
arracher quelques plumes.
Méfiant, l'aigle
s'envola et plongea dans les profondeurs du château. Le chat le suivit, vif
comme l'éclair.
L'aigle
descendit jusqu'au torrent où Jim venait puiser
l'eau pour remplir le chaudron noir, puis soudain, il disparut.
Le chat s'accroupit près du
torrent pour scruter l'eau. Où le sorcier était-il passé?
Un petit poisson argent,
nageant à la surface, lui dit: "Tu es vaincu, apprenti stupide. Mes
pouvoirs dépassent cent fois les tiens!" C'était le sorcier,
transformé en poisson.
"Je dois revenir un
garçon, et j'irai l'attraper dans l'eau," murmura Jim au corbeau.
"Fais bien
attention!" cria l'oiseau, depuis la rive. Puis il s'envola pour
chuchoter quelque chose à l'oreille de Jim.

"Sorcier," cria alors
Jim au poisson, "si tu veux me convaincre de ta puissance, laisse-moi
choisir ta prochaine apparence!"
"Je vais te montrer ma
force!" hurla le sorcier à en faire trembler les murs. "Ce poisson
que tu vois, va se transformer en montagne!"
"Non," s'écria Jim.
"Prend la forme d'une petite chose, c'est bien plus difficile.
Change-toi donc en goutte d'eau."
L'espace d'un instant, la
formule du sorcier résonna dans la montagne.
Puis sa grosse voix
s'éteignit. Le silence revint. On n'entendait plus le torrent,
éclaboussant les murs du château. L'eau impétueuse dévalait la colline
pour aller se jeter dans la rivière de la vallée, et de là, dans la mer.
De joie, Jim serra le corbeau
sur son coeur. Et, riant à en perdre haleine, ils se mirent à danser au
bord du torrent.
"Sa magie l'aura
perdu," dit Jim, en reprenant son souffle. "En se changeant en
goutte d'eau, il a été absorbé par le torrent, et bientôt, la mer va
l'engloutir. Le voilà disparut à jamais."
A cette pensée, Jim et le
corbeau se roulèrent dans l'herbe. "Maintenant, nous sommes libres, le sorcier ne reviendra plus," dit le corbeau en riant.
Et sans un regard pour le
château, Jim et le corbeau reprirent le chemin de la vallée.
Les villageois les
accueillirent avec joie. Ils ne se lassaient pas de les entendre raconter
leur aventure!
Jim, qui avait conservé ses
pouvoirs magiques ramena bientôt le bonheur dans la vallée. "Je vous
promets d'utiliser toujours la magie pour le bien, et jamais pour de
méchantes choses," leur dit-il en souriant.
"Comptez sur moi pour lui
faire tenir sa promesse," dit le corbeau.