Le lac

 

"Le lac" (comme nous l'appelions) n'avait rien
d'exceptionnel, pourtant il représentait pour nous
l'endroit le plus sensationnel au monde.

   Le sable était importé, les toboggans en bois plein
d'échardes et l'eau tellement sale qu'elle imprégnait nos
maillots séchant en ribambelle goûteuse sur un fil tiré
entre deux pins parasols.

   Mais c'était là que mes parents avaient l'habitude de
passer leurs deux semaines de congés estivaux. Ils y
retrouvaient leurs amis et nous, d'autres enfants, impatients
eux aussi de tester les crocodiles amphibies ou les pédalos
rouillés.

   Malheureusement, le paradis ne dure pas et la chute est
inévitable. La baignade fut interdite, les pédalos immobilisés
et le lac encerclé par un haut grillage sur lequel on fixa un
panneau  "Décharge municipale". La fermeture du lac
correspondait à la fin de mon enfance: je regrettais ses eaux
souillées en même temps que l'innocence perdue de mes 10 ans. 

   J'ai appris un peu plus tard que la fermeture était due
en grande partie à l'irrespect  de certains habitants qui,
l'hiver venu, jetaient leurs ordures dans les eaux tranquilles.
Une mère avait porté plainte parce que, l'été suivant, son
enfant s'était entaillé le pied sur un bloc moteur de R12.
Les autorités avaient donc pris les mesures qui s'imposaient.

   Malgré l'insalubrité avérée des lieux, je m'y rends de temps
en temps. Quand le lac est sans rides, il existe une étrange
correspondance entre sa surface intacte et les profondeurs de
mon esprit : j'ai soudain une amitié illimitée pour tout le
bric-à-brac qui se trouve au fond, je suis capable de l'apercevoir
sans que ça me dégoûte, sans faire bouillonner les eaux pour
éviter de voir ce qui s'y cache. 

   C'est peut être ça être en paix avec soi-même.

 

 

 

 

 

Du site Chez L'hirondelle
www.chezlhirondelle.com


 

 

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